La théorie comme fiction – Maud Mannoni

Lorsqu’elle écrit en 1979 La théorie comme fiction qui est son sixième ouvrage, Maud Mannoni est psychanalyste depuis déjà trente ans et est reconnue tant pour ses travaux théoriques que son approche clinique sur l’éducation, les enfants et plus particulièrement les enfants autistes ou psychotiques. Elle a travaillé auprès de Françoise Dolto et a rencontré Donald Winnicott, deux éminents spécialistes de la psychanalyse des enfants. Dix ans avant la parution de La théorie comme fiction, Maud Mannoni fonde en 1969 l’École expérimentale de Bonneuil-sur-Marne, lieu de psychothérapie institutionnelle qui accueille des enfants et adolescents. Dans cet ouvrage, Maud Mannoni se positionne très clairement dans le camp de l’anti-psychiatrie. J’ai essayé modestement d’en faire une recension.

La théorie comme fiction s’interroge sur la formation des psychanalystes et sur la relation que le psychanalyste entretient avec la théorie à travers la clinique. « Le problème de la formation des analystes se pose depuis Freud et a été à l’origine de toutes les scissions dans les instituts de psychanalyse du monde entier » écrit Maud Mannoni dans son avant-propos. La première scission est celle de la voie possible à suivre pour la psychanalyse : soit la reconnaissance par l’institution, soit la marginalité de l’analyste, car si « dans les premiers temps de l’histoire du mouvement psychanalytique, les exigences des analystes ont surtout été théoriques (et ont tourné autour de la question : qu’est-ce que la psychanalyse?), dans un deuxième temps, avec la mise en place institutionnelle, les exigences (et scissions) ont porté sur l’enseignement (qu’est-ce qui doit être enseigné?) » (p.82).

Si la marginalité pose le problème de la transmission, l’institutionnalisation est à l’origine d’une rigidification de l’approche freudienne : « Le danger des institutions en matière d’analyse, c’est d’avoir pour effet la rigidification de la théorie en un corps de doctrine immuable ne permettant aux élèves qu’une pure re-production. […] Dans une situation où tout est prévu d’avance, l’analyste ne risque pas de se trouver débordé dans les repères théoriques qui sont les siens. La théorie, à ce moment-là, lui sert de défense ou d’abri : il en attend l’application pratique… exactement comme en médecine. » (p.31). Or la psychanalyse n’est en rien une thérapie où il s’agit de donner des réponses aux patients, encore moins des remèdes ou des conseils sur la base de tel ou tel cas clinique étudié. En clinique, il est nécessaire de mettre de côté le savoir, au risque de passer à côté de la cure, car comme le rappelle Maud Mannoni, « la fonction d’une théorie analytique, c’est de permettre la transposition de ce qui, chez le sujet, résiste au travail analytique et fait obstacle à son évolution » (p.42)

La résistance, ce sont ces multiples émotions oubliées qui se réactualisent dans la parole délivrée au cours de la cure et « c’est en élaborant une théorie qu’il situe lui-même comme appartenant à l’ordre de la fiction que Freud découvre dans son travail clinique ceci : que c’est le transfert qui est la résistance. » (p.55). Ce qui fait résistance au cœur du sujet, c’est la confrontation entre le principe de plaisir et le principe de réalité. Et c’est dans un espace fictionnel, dédié à la fantaisie, à l’imaginaire, au sein duquel la confiance en l’autre est assurée, où le transfert est possible, que les résistances peuvent être dévoilées. « Ce qui se trouve revécu dans le transfert, c’est cette quête où le sujet se cherche en prenant le risque de se perdre, en une forme de des-être et, pourquoi pas, de folie. » (p.65)

Il y a une scission au cœur même de la cure analytique, celle de la langue utilisée : celle de l’analyste et celle du patient, « il y a dans l’analyse, à l’œuvre, deux langues : celle que parlent les analystes entre eux et celle avec laquelle l’analyste et le patient « causent ». Ce que dit le patient ne se laisse pas toujours enfermer dans les schémas préétablis de la théorie. Le pouvoir du verbe a, répétons-le, des effets dérangeants et c’est cette force créatrice-là qui est à préserver dans une analyse. » (p.69). Il s’agit donc pour le psychanalyste de savoir se mettre en retrait afin que la vérité puisse émerger. On voit ici poindre une sorte de bipolarité chez l’analyste qui doit continûment osciller entre un savoir maîtrisé – ou supposé tel – et un autre savoir qui s’élabore dans le transfert entre l’analyste et son patient.

Maud Mannoni considère qu’il est préférable pour la psychanalyse qu’elle reste à la marge, « la psychanalyse, pour demeurer opérante, semble devoir vivre à contre-courant. Dès qu’elle quitte une position de marginalité, elle vient alimenter les sciences annexes au prix de perdre sa propre dimension de vérité » (p.105). Cette hypothèse se vérifie dans le cadre de la psychanalyse des enfants récupérée par la société et ses institutions au détriment des enfants, « la psychanalyse a ainsi apporté son aide à une sorte de « colonisation » de l’enfance et de la famille ; elle a renforcé la psychiatrie infantile. […] Le rêve freudien, qui était de mettre l’analyse au service de tous, a ainsi, paradoxalement, abouti à faire de l’analyse, par le biais institutionnel, un outil de domination et de sélection » (p.111-112)

Si Maud Mannoni nous met en garde contre l’institutionnalisation de la psychanalyse, elle prévient l’analyste de se méfier de lui-même et de son rapport à la théorie : « la théorie analytique semble, quant à elle, avoir alors pour fonction de donner à l’analyste l’illusion de comprendre : illusion qui lui permet de soutenir et de maintenir une relation avec le patient. À défaut de comprendre ce que dit le patient, l’analyste croit comprendre la théorie qui sous-tend la singularité de son dire : mais cela peut en certains cas, provoquer une surdité à l’imprévu » (p.127), et à la folie humaine. Ainsi « la psychanalyse, plutôt que de chercher à apporter une solution théorique au problème de la compréhension des psychoses, se devait de demeurer à l’écoute d’un dire qui dérange, en acceptant aussi de s’affronter à la violence que sous-tend le verbe » (p.161).

La théorie comme fiction est un ouvrage que devrait lire tout analyste. Maud Mannoni invite son lecteur à réfléchir sur sa relation à la théorie et à apprendre à faire preuve d’humilité quant à son prétendu savoir ; elle invite le psychanalyste à ne plus craindre la folie, autant celle de son patient que sa propre folie. « Trop parfaite, la théorie devient défense contre l’écoute du dire de la folie. »

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