Disparaître de soi – David Le Breton

Quand la relation à l’autre s’avère complexe, difficile, douloureuse, quand elle épuise le sujet dans un don de soi qui ne fait plus sens, où l’image extérieur de soi ne correspond plus à celle de l’intérieur, quand le vide s’installe et prend la place du besoin ou du désir, l’être se replie et disparaît de lui-même pour une période plus ou moins longue, voire pour toute une vie. David Le Breton nous propose dans son livre différentes formes de disparition de soi, état des lieux d’une société contemporaine où la communication et le paraître priment sur la relation à l’autre.

 

Le désir de blancheur

Notre société demande sans cesse à l’individu d’être rapide, performant, flexible, efficace, de s’adapter, d’être toujours de plus en plus autonome, et chacun se retrouve comme un jeune enfant, un nourrisson, sans étayage social possible, sans limites à son champs des possibles, sans enveloppement maternel ni cadrage paternel, livré à lui-même et aux autres. Gagner en autonomie pour pouvoir avancer dans cette société demande beaucoup de ressources intérieures sans cesse renouvelées ce qui exige un effort constant et crée des tensions internes. Si certains individus se reconnaissent dans ces exigences de la société c’est qu’ils arrivent à disparaître de soi de façon ludique : les activité physique ou sportives, les voyages, une retraite, la marche, la méditation, la lecture, la musique, autant d’activités pour permettre un relâchement intérieur temporaire et nécessaire.

David Le Breton appelle « blancheur cet état d’absence à soi plus ou moins prononcé, le fait de prendre congé de soi sous une forme ou sous une autre à cause de la difficulté ou de la pénibilité d’être soi » (p.17), « la blancheur est cette volonté de ralentir ou d’arrêter le flux de la pensée, de mettre enfin un terme à la nécessité sociale de toujours se composer un personnage selon les interlocuteurs en présence » (p.25). Certains font le choix de se retirer de la vie sociale, « le poids de l’individualisation, la nécessité de toujours fournir l’effort d’être soi et de produire les apparences d’une présence au sein de la sociabilité sont toujours menacés par la dépression mais également par une forme plus discrète, celle de l’impersonnalisation qui consiste à ne plus se prêter à la comédie de la disponibilité aux autres en occupant un angle mort au sein de la sociabilité » (p.34). Quelques figures célèbres de la littérature illustrent bien ces choix de vie : Robert Walser, Fernando Pessoa, « ces existence sur le fil du rasoir montrent la dimension anthropologique de cette figure de l’effacement. Elle n’est pas une excentricité ou une pathologie, mais une expression radicale de liberté, celle du refus de collaborer en se tenant à distance ou en se soustrayant à la part la plus contraignante de l’identité au sein du lien social » (p.49-50).

Il y a des disparitions de soi qui se font discrètes comme celles qui consistent à plonger dans le sommeil ou la dépression, « le sommeil clôture le monde autour de soi » (p.52), c’est « une déclinaison de l’absence, une échappée belle hors de la durée. On parle parfois de « nuit blanche » pour évoquer l’impossibilité de s’endormir. Certains sommeils sont aussi des formes de blancheur en ce qu’ils sont des enfuissements douloureux dans un non-lieu. Le sommeil est un refuge pour ne plus être là, il protège de l’engagement dans un monde perçu comme trop âpre » (p.53) ; la dépression, elle, « est une déprise, un relâchement de la tension à être soi par abandon de la lutte, un laisser-aller douloureux. L’individu prend alors congé de sa personne. Il n’est plus concerné par elle et ne la voit plus que dans le brouillard d’une permanente dépréciation » (p.72).

Les différentes formes de disparition de soi s’expriment principalement à l’adolescent, moment de vie durant lequel l’individu est particulièrement touché par les tensions internes, psychiques ou physiques, et les tensions externes. À ce moment de l’existence « les techniques de blancheur sont des tentatives de se débarrasser de soi pour échapper aux pressions d’une identité intolérable » (p.83) : l’errance, le virtuel, les sectes, l’agoraphobie, l’anorexie, la drogue, l’alcool, sont autant de moyens pour atteindre cette blancheur dont nous parle David Le Breton, « la blancheur est une expérience de mort et de renaissance, […] une traversée de la mort régulièrement rejouée. Ces conduites d’emprise sont des tentatives d’échapper à soi au moyen d’un produit ou d’une action qui procure un apaisement provisoire. Le temps est neutralisé, il est pris en main par l’acteur qui joue en partenariat avec la mort » (p.134).

La vieillesse est une autre période de l’existence qui pousse l’individu à la disparition de soi, plus particulièrement quand la personne est atteinte de maladie neurodégénérative. « Si le vieillissement est souvent vécu de manière heureuse comme un renouvellement des plaisirs et des tâches, il est aussi une épreuve en ce qu’il rend parfois difficile la continuité du sentiment de soi et la qualité d’un investissement sur le monde » (p.136).

Le narcissisme primaire

La lecture de cet ouvrage de David Le Breton m’a fait repenser au livre d’André Green Narcissisme de Vie – Narcissisme de mort, et au concept de narcissisme primaire qu’il développe. Pour Freud, le narcissisme était cette instance qui repoussait la mort et la pulsion de mort celle-ci n’ayant de cesse d’investir le Moi, qui permet le maintient de l’Éros en vue de lutter contre le but de la pulsion de mort, le retour à la non-vie, au degrés zéro de l’excitation. Le narcissisme est vite abandonné pour laisser place à la dualité pulsion de vie-pulsion de mort. Après cet abandon, cette mise à l’écart du narcissisme, autant de la part de Freud que de ses successeurs, Green le fait renaître de ses cendres et le scinde en deux concepts : narcissisme de vie et narcissisme de mort.

L’idée du couple individu-environnement développée par Winnicott intéresse tout particulièrement Green. Car ce qui lui paraît important c’est la relation avec l’objet au sein du narcissisme. Winnicott part de l’idée qu’au tout début de l’existence, l’enfant est déjà en contact avec l’objet dont il n’a pas encore une conscience suffisamment importante pour acquérir la capacité d’objectaliser. C’est l’hégémonie du couple Ça-Moi. L’objet existe notamment dans les soins maternels, et n’existe pas car le Moi n’est pas encore formé pour le reconnaître.

Qu’est-ce que le narcissisme primaire ? « Le narcissisme est le Désir de l’Un » nous dit A. Green, « le narcissisme est l’effacement de la trace de l’Autre dans le Désir de l’Un ». Le narcissisme primaire n’est pas le narcissisme dans le sens où le rapport libidinal à soi-même s’effectue en tant qu’objet total, où l’être cherche l’unification des auto-érotismes. Le narcissisme primaire se situe avant la différenciation avec l’objet primaire. C’est un état de de complétude et de satisfaction narcissique complète, de sentiment de toute-puissance. Cette auto-suffisance du nourrisson est illusoire et facilitée par l’indistinction entre lui-même et le monde ainsi que par la projection du narcissisme des parents sur l’enfant. Cette illusion se fonde sur l’ensemble « nourrisson-soins maternels ».

Green ne considère pas ce narcissisme primaire comme un état, mais bien plutôt comme une structure : « La plupart des auteurs, non seulement le traitent comme un état, mais n’en parlent que comme d’un narcissisme de vie en passant sous silence – le silence même qui l’habite – le narcissisme de mort présent sous la forme de l’abolition des tensions jusqu’au niveau zéro. […] Le narcissisme primaire est dans cette perspective Désir de l’Un, aspiration à une totalité auto-suffisante et immortelle dont l’auto-engendrement est la condition, mort et négation de la mort à la fois ».

D’un côté il y a l’enfant, le nourrisson qui est enclin, mû par le désir – mais peut-on déjà parler de désir alors que la relation d’objet même partiel n’est pas encore présente ou, si elle est présente, elle est voilée par l’illusion du narcissisme primaire – de la totalité, de l’auto-suffisance, le retour au niveau zéro des tensions, dominé par la pulsion de silence ; de l’autre côté, il y a la mère qui investit objectalement l’enfant de son narcissisme à elle, désirant elle aussi cette totalité, cette fusion, se retour à l’Un avec le nourrisson, sa création, poussée par Éros à baigner l’enfant dans un bain de paroles. Ainsi parole et silence sont-ils intriqués comme le sont Éros et Thanatos, pulsion de vie et pulsion de mort dans cette période du narcissisme primaire.

Le narcissisme primaire tend vers deux directions : vers le choix d’objet, vers l’Autre ; et vers le narcissisme primaire absolu, vers la tension zéro (ce que Green nomme narcissisme de mort). Pour bien comprendre le narcissisme primaire absolu, Green propose la catégorie du Neutre conceptualisée « sous l’auspice du blanc, de l’anglais blanck » – « Le blanc est donc l’invisible [ou plus généralement l’imperceptible, l’insensible et, à la limite, l’impensable et l’inconcevable] »- et pour l’illustrer, la psychose blanche et le narcissisme moral.

Dans la psychose blanche, « le Moi se fait disparaître devant l’intrusion du trop-plein d’un bruit qu’il faut réduire au silence ». Ce bruit, c’est le trop-plein de parole de la mère, de l’impensable jouissance de la mère sans l’enfant, de l’angoisse, ce « bruit qui rompt le continuum silencieux du sentiment d’exister dans l’échange des informations avec soi-même ou avec autrui ». « L’angoisse, qu’elle soit objectale ou narcissique, coupe la parole, fait parler le corps, ou plutôt cède la place à la cacophonie. La tentation du silence, ce signifiant zéro du langage, est alors grande. Mais le silence n’est pas seulement la suspension de la parole, il est sa respiration même ».

La disparition de soi est, à mon sens, une forme de narcissisme primaire, une aspiration au silence intérieur, une réponse du vide à un trop plein d’identité, un cri muet adresser à une société incapable d’enveloppement, une réponse inaudible à l’injonction de l’infini des possibles, du sans limites.

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