L’enfant – Maria Montessori

C’est en 1935 que Maria Montessori rédige cet ouvrage. Loin de s’enfermer dans un discours scientifique qui perdrait son lectorat, cette pédagogue exceptionnelle nous fait part de sa vision de l’éducation et surtout de son regard sur l’enfant. Teinté d’une certaine innocence, rempli d’enthousiasme, et frôlant parfois une certaine extase religieuse, ce livre se lit presque comme un recueil de poésie d’Emily Dickinson.

L’enfant, Maria Montessori, Desclée de Brouwer, 2004

Dans une première partie intitulée « La question sociale de l’enfant », Maria Montessori nous propose un autre regard sur l’enfant, cet enfant que nous ne connaissons pas, que nous ignorons, que nous ne prenons pas le temps de considérer. Or,  » toucher à l’enfant, c’est toucher au point le plus sensible d’un tout qui a des racines dans le passé le plus lointain et qui se dirige vers l’infini de l’avenir. Toucher à l’enfant, c’est toucher au point délicat et vital où tout peut encore se décider, où tout peut encore se rénover, où tout est ardent de vie, où sont enfermer les secrets de l’âme, parce que c’est là que s’élabore la création de l’homme » (p.16). Il est donc important de revenir incessamment sur ce que nous pensons savoir au sujet de l’enfant, de reconsidérer son accueil au monde, de nous adapter à son univers, de l’écouter, de l’encourager à devenir, car « l’enfant accomplit l’immense effort de faire le premier pas : celui qui va du néant aux origines. Il est si près des sources de la vie, qu’il agit pour agir. C’est ainsi que s’exécute le plan de la création, dont nous n’avons ni connaissance ni souvenir » (p.55).

L’enfant ne peut être considéré ni comme un adulte, ni comme un être dénué de vie intérieure, ni même comme un être pervers qui soumet l’adulte à tous ses caprices, « ses besoins ne sont pas ceux d’un infirme, mais de quelqu’un qui fait un inconcevable effort d’adaptation, accompagné des premières impressions psychiques d’un être qui vient du néant, mais qui est sensible » (p.21). Le nouveau-né est un « embryon spirituel » qui cherche continuellement à s’incarner, « l’incarnation est le processus mystérieux d’une énergie qui animera le corps inerte du nouveau-né et qui donnera au corps l’usage de ses membres, aux organes l’articulation de la parole et le pouvoir d’agir selon sa volonté ; ainsi, l’homme sera incarné » (p.26). Ce mécanisme est propre au nouveau-né et n’appartient qu’à lui-seul, « ce travail, à travers lequel se forme la personnalité humaine, est l’oeuvre occulte de l’incarnation. […] Il faut qu’il s’incarne à l’aide de sa propre volonté » (p.28). Or l’adulte pense à tort que c’est grâce à lui que le nouveau-né puis l’enfant, évoluent, grandissent, deviennent grâce à lui, que seul le milieux ambiant influence son devenir, il s’en fait « un devoir et une responsabilité. […] L’adulte s’est attribué un pouvoir presque divin: il a fini par se croire le Dieu de l’enfant ; il a pensé de lui-même ce qui est dit dans la Genèse : « J’ai créé l’homme à mon image et à ma ressemblance. » » (p.29).

L’enfant acquiert des savoirs, aiguise ses perceptions au court de périodes sensibles. L’enfant va sans cesse ressentir le désir impérieux de se dépasser, de faire des expériences, de vivre pleinement des sensations nouvelles et « ce drame intérieur de l’enfant est un drame d’amour : c’est l’unique et grande réalité qui se passe dans les régions occultes de l’âme ; c’est l’unique et grande réalité qui, par moments, la remplit tout entière. De telles activités merveilleuses ne passent pas sans avoir laissé des signes indélébiles ; elles laissent l’homme plus grand, lui donnent les caractères supérieurs qui l’accompagneront toute sa vie ; mais elles s’accomplissent dans l’humilité du silence » (p.39).

Ces périodes sensibles ne se vivent pas sans heurts ni obstacles et vont générer ce que les adultes nomment communément des caprices qui sont en réalité « l’expression d’une perturbation intérieure, d’un besoin insatisfait, à l’état aigu » (p.40). Il est important et nécessaire alonon seulement à travers l’éducationrs de comprendre ces manifestations capricieuses, car « cela constitue pour nous un guide pour pénétrer dans les recoins mystérieux de l’âme de l’enfant, et pour préparer une période de compréhension et de paix dans nos rapports avec lui » (p.36).

Ce qui anime beaucoup l’enfant, c’est son désir d’ordre et ce dès le plus jeune âge, « la nature a mis chez l’enfant cette sensibilité à l’ordre pour construire un sens intérieur qui n’est pas destiné à établir la distinction entre les choses, mais la distinction des rapports entre les choses » (p.49). C’est la manifestation d’un besoin psychique car « à quoi servirait l’accumulation des images extérieures, s’il n’existait pas l’ordre qui les organise ? Si l’homme avait seulement connaissance des objets et non de leurs rapports entre eux, il se trouverait dans un chaos sans issue » (p.50). Il existe deux types de sensibilité à l’ordre : « la sensibilité à l’ordre existe chez l’enfant à la fois extérieurement – et elle a trait aux rapports entre l’enfant et l’ambiance – et intérieurement, et elle lui fait prendre conscience des différentes parties de son corps et de leur position » (p.51).

L’enfant n’est donc pas être passif, un vase vide qu’il s’agit de remplir d’action. L’enfant se nourrit d’une sensibilité intérieure depuis sa naissance et jusque l’âge de cinq. Il apprend au moyen de ses sens. Et son désir d’ordre illustre très clairement ses capacités de raisonnement, « les images s’organisent tout de suite au service du raisonnement, et c’est pour le service du raisonnement que l’enfant absorbe tout d’abord les images » (p.58).

Indifférent ou peut-être inquiété par cet univers de l’enfant qu’il ne connaît pas, ou bien désirant conserver une part de contrôle sur cet être qui ne cesse d’agir en fonction de désirs intérieurs obscures, l’adulte ne cesse ne soumettre l’enfant à ses règles, ses rythmes, sa perception du monde, le rendant passif et insensible au monde qui l’entoure. « Le conflit entre l’adulte et l’enfant commence quand celui-ci est arrivé au point de son développement où il peut commencer à agir » (p.65), car au lieu d’encourager, d’aider cette action, l’adulte préfère endormir l’enfant, en lui imposant le sommeil, ‘il faut pourtant distinguer le sommeil normal de l’enfant du sommeil artificiel que nous provoquons chez lui » (p.67). Il en va de même pour ce qui est de la marche, l’adulte ne prenant plus le temps d’accompagner l’enfant dans la découverte de son développement psychomoteur. De même, l’adulte interdit souvent à l’enfant d’explorer au moyen du toucher le monde qui l’environne alors que « la main est cet organe dont la structure fine et compliquée permet à l’intelligence de se manifester, à l’homme, de prendre possession de l’ambiance, de la transformer et, guidée par l’intelligence, d’accomplir sa mission dans le cadre de l’univers » (p.76). Tout cela prend du temps, l’enfant a un rythme plus lent, mais qui ne signifie pas pour autant passif, car bien souvent, ce n’est que l’adulte qui le rend passif en ne respectant pas ce rythme de l’enfant, le stimulant incessamment, lui venant en aide de façon intempestive : « en voyant les efforts de l’enfant pour exécuter une action souvent inutile ou futile et que l’adulte pourrait accomplir en un instant et avec bien plus de perfection, il est tenté de l’aider, interrompant ainsi un travail qui le gêne » (p.83). Or, « le rythme fait partie intégrale de l’individu ; c’est un caractère qui lui est propre, au même titre que la forme de son corps » (p.84).

L’adulte a malheureusement cette tendance à la substitution de la personnalité et « la substitution de l’adulte à l’enfant ne consiste pas seulement à agir à la place de celui-ci ; elle peut être l’infiltration de la volonté puissante dans celle de l’enfant » (p.86), effaçant la personnalité de l’enfant en devenir, annihilant son individualité. Il est faux de s’imaginer que lorsque l’enfant imite l’adulte c’est parce qu’il fait comme l’adulte, qu’il se contente de reproduire des actions que l’adulte a initiées, « avant même que l’enfant ne réussisse à exécuter des actions clairement logiques comme celles qu’il a vu accomplir par les adultes, il commence par agir avec des buts à lui, employant les objets de façon souvent inintelligible pour nous » (p.78). L’adulte doit donc se placer en observateur, en soutien à l’enfant, car « si la personnalité de l’enfant – qui est faible – doit être aidée dans son développement par celle de l’adulte – qui est puissante – il faut que celle-ci sache se faire indulgente et, prenant comme point d’appui le guide que constitue pour lui l’enfant, considère comme son propre honneur de pouvoir le comprendre et le suivre » (p.69).

Dans une deuxième partie, intitulée « Les voies nouvelles de l’éducation », Maria Montessori nous raconte l’expérience qu’elle a vécue avec de jeunes enfants pour qui elle a créé la première Maison des enfants en 1906. Selon elle l’environnement adulte n’est pas adapté aux enfants, elle s’est donc attachée à favoriser une ambiance qui soit adaptée aux très jeunes enfants qu’elle accueillait. Ainsi, « en préparant un milieu adapté au milieu vital, la manifestation psychique naturelle doit se produire spontanément, amenant la révélation du secret de l’enfant » (p.93). Elle rappel aussi à tout futur éducateur que la première démarche à faire avant d’entreprendre la mise en œuvre de cette nouvelle éducation, consiste à faire un travail sur soi-même : « ce qu’il nous faut supprimer, ce n’est pas l’aide apporter par l’éducation : c’est notre état intérieur, notre attitude d’adulte, qui nous empêche de comprendre l’enfant » (p.103).

Restant à l’écoute de ces quarante enfants qui viennent quotidiennement dans cette école maternelle, elle découvre qu’ils ont une propension naturelle à la répétition, « un curieux comportement, commun à tous et, pour ainsi dire constant dans chacune de leurs actions, était ce caractère propre au travail de l’enfant, que j’appelai plus tard la répétition de l’exercice » (p.110). Par ailleurs, elle remarque que les enfants s’investissent davantage dans une activité si elle est librement choisie, et c’est ainsi que le principe du libre choix accompagna celui de la répétition de l’exercice » (p.113). Elle comprend aussi rapidement que le jouet n’a que peu d’intérêt pour les enfants, qu’ils préfèrent s’investir dans des activités plus élevées. Elle découvre aussi que les punitions et récompenses ne servent à rien, que les enfants apprécient particulièrement le silence et qu’ils aiment qu’on leur apprenne à être des êtres dignes.

Dans une troisième partie intitulée « Conséquences », Maria Montessori nous explique en quoi cette méthode d’éducation n’en est pas vraiment une. Tout au long de cette dernière partie, elle nous explique et dénonce les travers adultes en étayant ces propos de points de vue et de références philosophiques et psychanalytiques. Ainsi présente-t-elle l’adulte comme un véritable tyran vis-à-vis de l’enfant favorisant sans cesse les déviations, inversant ainsi notre façon habituelle de considérer l’enfant et éclairant sous un œil nouveau les propos avancés dans sa première partie. Ainsi nous offre-t-elle un panel des névroses naissantes (hystérie, obsession, complexe d’infériorité, mythomanie,…) tout en nous rappelant que le seul responsable de ces déviances n’est que l’adulte qui ne fait pas l’effort de mieux comprendre ses enfants mais « exhibe devant eux sa propre perfection, sa propre maturité, son propre exemple historique, en demandant qu’on l’imite » (p.199).

Cet ouvrage pourrait être tout autant classé dans la catégorie des sciences de l’éducation que dans celle de la psychanalyse des enfants. Maria Montessori prône ici un retour à l’individu et au développement de la personnalité de chaque être. Elle nous indique que ce retour peut être opéré par un renouvellement de l’éducation donnée à l’enfant, une éducation plus libre, plus adaptée, plus humble.

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