La part obscure de nous-mêmes – Une histoire des pervers – Élisabeth Roudinesco

Élisabeth Roudinesco part d’une question simple : « Où commence la perversion et qui sont les pervers ? » (p.11) afin de tracer une histoire de la perversion et un portrait du pervers. Car les pervers ne sont pas ceux auxquels on pense, qu’ils « soient sublimes quand ils se tournent vers l’art, la création ou la mystique, ou qu’ils soient abjects quand ils se livrent à leurs pulsions meurtrières, ils sont une part de nous-mêmes, une part de notre humanité, car ils exhibent ce que nous ne cessons de dissimuler : notre propre négativité, la part obscure de nous-mêmes » (p.15).

La part obscure de nous-même – Une histoire des pervers, Élisabeth Roudinesco, Albin Michel, 2007

Le premier pervers connu et reconnu est probablement Œdipe dont la gloire apparaît à la fois sublime et abjecte. Dans l’Antiquité, ‘tout homme était à la fois lui-même et son contraire – héros et ordure -, mais ni les hommes ni les dieux n’étaient pervers » (p.17).  C’est durant l’époque médiévale que la scission entre chute et rédemption s’opère. Les dieux qui régissent le destin des hommes deviennent un seul et unique Dieu qui juge. Néanmoins l’alternance entre le sublime et l’abject nous laisse entrevoir une certaine liberté sous les traits de l’abjection, « l’immersion dans la souillure commande l’accès à un au-delà de la conscience – le subliminal – autant qu’à la sublimation au sens freudien. Et la traversée de la souffrance et de la déchéance conduit ainsi à l’immortalité, suprême sagesse de l’âme » (p.20). Il s’agit donc pour l’homme d’accepter de façon inconditionnelle la souffrance qui lui donne, offre en échange, son salut. Il s’agit donc aussi de réduire le corps physique, de l’anéantir, de le soumettre aux pires supplices, seule manière de permettre à l’homme de passer de l’abject au sublime. C’est la démarche des mystiques et des martyrs chrétiens inspirés par Job : « Le discours mystique se nourrit donc de détournements, de conversions, de marges, d’anormalité. Ce qu’il cherche à saisir, dans sa manière de pervertir le corps, est de l’ordre de l’indicible – mais aussi de l’essentiel » (p.26).

« À l’époque où la médecine ne soignait ni ne guérissait, et où la vie et la mort appartenaient à Dieu, les pratiques de souillures, de destruction de soi, de flagellation ou d’ascétisme – qui seront identifiées plus tard comme autant de perversions – n’étaient que les différentes manières pour les mystiques de s’identifier à la passion du Christ. Il s’agissait, pour ceux qui voulaient accéder à la véritable sainteté, de se métamorphoser en victimes consentantes des tourments de la chair : vivre sans nourriture, sans évacuation, sans sommeil, regarder le corps sexué comme un tas d’ordures, le mutiler, le couvrir d’excréments, etc. Toutes ces pratiques conduisaient celui qui les mettaient en scène à exercer sur lui-même la souveraineté d’une jouissance qu’il destinait à Dieu » (p.28).

La flagellation est aussi une perversion de l’époque médiévale, « celui qui s’y adonnait s’accusait lui-même afin de compenser par sa souffrance le plaisir que le vice procure à l’homme : plaisir du crime, du sexe, de la débauche. Ainsi la flagellation devint-elle une quête de l’absolu – essentiellement masculine – par laquelle le sujet occupait tour-à-tour la place du juge et celle du coupable, la place de Dieu le père et celle du fils de Dieu » (p.32). Le mouvement des flagellants se détache petit-à-petit de l’Église et se rapproche davantage du diabolique que du divin. La flagellation va être « regardée comme un vice lié à une inversion sexuelle ou à un travestissement […], assimilée à un acte de débauche » (p.34). « La flagellation, d’abord acte purificateur, n’était donc plus désormais qu’une pratique de plaisir, centrée sur l’exaltation du moi » (p.35). « Transformée en un jeu sexuel et détachée de toute offrande à Dieu, la « discipline » désigne aujourd’hui les contraintes de domination et d’obéissance auxquelles se soumettent ses adeptes volontaires, consentants et « éclairés » » (p.36).

La figure du pervers à l’époque médiévale est incarnée par Gilles de Rais, certainement le plus grand criminel de cette époque : « En commettant des crimes sexuels – c’est-à-dire des crimes pervers ou « contre nature », des crimes inutiles et de pure jouissance -, qui ne visaient ni à détruire un ennemi ni à éliminer un adversaire, mais bien plutôt à anéantir l’humain dans l’homme, il était devenu l’agent de sa propre extermination. Et, d’ailleurs, le spectacle des enfants sodomisés, égorgés, immolés ne faisait que le renvoyer à son statut d’enfant perverti par la loi du crime mais aspirant à la grâce. Le monstre sacré était un enfant, dira Bataille, c’est-à-dire le plus pervers et le plus tragique des criminels » (p.44). La question est de savoir si la perversion relève d’un ordre divin ou est le fait d’une culture ou d’une éducation. La première hypothèse sera délaissée au profit de la seconde et Sade fera de la perversion « l’expression sensuelle d’un grand désir de laisser jouir le corps selon le principe d’un ordre naturel enfin rendu à sa puissance subversive » (p.44). Ainsi, le relation à la Loi est inversée : « Contrairement aux mystiques qui faisaient de leur corps l’instrument du salut de leur âme, les libertins, insoumis et rebelles, cherchaient à vivre comme des dieux et donc à s’affranchir de la loi religieuse, autant par le blasphème que par les pratiques voluptueuses de la sexualité. Ils opposaient à l’ordre divin la puissance souveraine d’un ordre naturel des choses » (p.47).

Élisabeth Roudinesco dresse le portrait de Sade en pervers des Lumières, qui usa de la philosophie de son époque pour justifier sa nature, voire l’imposer. « Sade ne se contente pas de décrire à longueur de pages des scènes sexuelles extravagantes. Il leur donne un fondement social et théorique en s’inspirant autant de Diderot que de La Mettrie ou de D’Holbach » (p.51). Sade veut inverser la Loi, ainsi qu’effacer les frontières de la différence des sexes, « la sodomie est ici revendiquée comme une double transgression dont l’impératif serait fondé sur la domination, l’asservissement et la servitude volontaire : transgression de la différence des sexes, transgression de l’ordre de la reproduction » (p.54). « En prétendant ainsi donner à la société un fondement qui inverse la Loi, Sade se veut le grand domestiqueur de toutes les perversions. […] en inventant un monde centré sur l’absolue transparence des corps et de la psyché, c’est-à-dire sur une infantilisation fantasmatique des conduites humaines, Sade propose un modèle de lieu généalogique qui élimine la perversion pour mieux la normalisée – et donc lui interdire de défier la Loi. Ainsi tente-t-il, sans y parvenir, puisqu’il veut en faire la Loi, de l’abolir en tant que part obscure de l’existence humaine » (p.59). C’est durant son incarcération que Sade « passa de l’abjection à la sublimation, de la barbarie pulsionnelle à l’élaboration d’une rhétorique de la sexualité. En bref, il passa du statut de pervers sexuel à celui de théoricien des perversions humaines » (p.65). À travers Sade, ce qui pose problème, à l’époque, c’est de savoir si le pervers est un aliéné ou un criminel. « C’était donc bien parce que Sade n’était ni fou, ni criminel, ni recevable par la société qu’il fut considéré comme un « cas » d’un genre nouveau, c’est-à-dire un pervers – fou moral, demi-fou, fou lucide -, selon la nouvelle terminologie psychiatrique » (p.75). « Dès le premier quart du XIXème siècle, le nom de Sade résonna ainsi comme un paradigme au cœur même de la définition de la perversion, de sa structure autant que de ses manifestations ; une définition qui ramenait le sujet à la finitude d’un corps promis à la mort et à l’imaginaire d’une psyché bordée par le réel de la jouissance » (p.76)

La définition de la perversion change à l’époque des Lumières, « toutes les pratiques sexuelles sont laïcisées et plus aucune d’entre elles ne peut faire l’objet d’un délit ou d’un crime, dès lors qu’elles sont privatisées et consenties par des partenaires adultes » (p.80). Il revient dès lors à la bourgeoisie « d’effectuer une distinction drastique entre les bons et les mauvais pervers » (p.82). Il y a alors un glissement de la perversion vers les perversions, et le pervers devient un objet de science, déshumanisé. « Cette évacuation, dans le discours sexologique, de toute définition de la perversion en tant que jouissance du mal, perversité, érotisation de la haine, abjection du corps ou sublimation de la pulsion, s’accompagne d’ailleurs d’un effacement du nom de Sade au profit du substantif « sadisme » » (p.83).

« Est pervers – et donc pathologique – celui qui choisit comme objet le même que lui (l’homosexuel), ou encore la partie ou le déchet d’un corps renvoyant au sien propre (le fétichiste, le coprophile). Sont également définis comme pervers ceux qui prennent ou pénètrent par effraction le corps de l’autre sans son consentement (le violeur, le pédophile), ceux qui détruisent ou dévorent rituellement leur corps ou celui de l’autre (le sadique, le masochiste, l’anthropophage, l’autophage, le nécrophage, le nécrophile, le scarificateur, l’auteur de mutilations), ceux qui travestissent leur corps ou leur identité (le travesti), ceux qui exhibent ou captent le corps comme objet de plaisir (l’exhibitionniste, le voyeuriste, le narcissique, l’adepte de l’autoérotisme). Est pervers, enfin, celui qui défie la barrière des espèces (le zoophile), dénie les lois de la filiation et de la consanguinité (l’incestueux) ou encore annihile la loi de la conservation de l’espèce (l’onaniste, le criminel sexuel) » (p.85).

Durant la seconde moitié du XIXème siècle, les penseurs sont amenés à s’interroger à nouveau sur l’origine du mal, nature ou culture. Et c’est la théorie de l’évolution de Darwin qui va considérer le mal comme quelque chose de l’ordre de la nature même de l’homme, comme un retour à son animalité. « Dès lors, le pervers ne sera plus désigné comme celui qui défie Dieu ou l’ordre naturel du monde – les bêtes, les hommes, l’univers -, mais comme celui dont l’instinct traduit la présence, dans l’homme, d’une bestialité originelle, dénuée de toute forme de civilisation » (p.87-88). Le pervers est donc considéré comme un individu atteint de pathologie mentale que l’on peut encore soigner. Les sexologues de ce XIXème siècle classent les perversions en autant de souffrances des pervers. Se dégage de cette classification l’homosexuel qui deviendra le pervers de ce siècle, « le discours médico-légal va s’employer à le confondre avec un travesti, un pornographe, un prostitué, un fétichiste, en bref, un pervers sexuel aliéné, délictueux ou criminel » (p.91). « C’est ainsi que commence à s’instaurer, au nom des Lumières, l’idée que les États modernes avaient le devoir de gouverner l’ensemble des pratiques sexuelles en séparant la norme de la pathologie, au même titre que la religion s’était attachée autrefois à distinguer le vice de la vertu. Police des corps et biocratie : tel fut, tout au long du XIXème siècle, le programme mis en œuvre par une bourgeoisie triomphante soucieuse d’imposer à la société une morale sexuelle fondée sur la prévalence de la famille dite sentimentale ou romantique : bonheur des femmes dans le mariage et la maternité, apologie du père en pater familias, protecteur des enfants » (p.97).

Tandis que la science mentale se préoccupe des pervers, Freud s’interroge sur la structure de la perversion. Ainsi réhabilite-t-il cette part obscure de nous-mêmes que s’efforcent de rendre biologique les sciences mentales du XIXème siècle. La perversion fait partie intégrante de l’humain qui n’est plus un malade à guérir ou à mettre de côté comme les sciences positivistes et hygiénistes tenteront de le faire avec les homosexuels, les femmes hystériques et les enfants masturbateurs. Freud inscrit la perversion « dans une structure tripartite : à côté de la psychose (qui se définit comme la reconstruction d’une réalité hallucinatoire) et la névrose (qui est le produit d’un conflit interne suivi d’un refoulement), la perversion apparaît comme un déni de la castrastion avec fixation à la sexualité infantile » (p.105). Pour Freud, la perversion peut être dépassée notamment par « une sublimation incarnée par les valeurs de l’amour, de l’éducation, de la loi et de la civilisation » (p.107).

Élisabeth Roudinesco consacre tout un chapitre à Auschwitz : « Par-delà la césure historique d’Auschwitz – en tant que paradigme de la plus grande perversion possible de l’idéal de la science -, Adorno et Horkheimer soutenaient donc que l’entrée de l’humanité dans la culture de masse et dans la planification biologique de la vie risquait fort d’engendrer de nouvelles formes de totalitarisme, si la raison ne parvenait pas à se critiquer elle-même, ni à surmonter ses tendances destructrices » (p.130-131). Les dérives de l’hygiénisme s’accentuent au début du XXème siècle pour aboutir à l’idéologie nazie et à Auschwitz, et « c’est bien à partir de l’événement d’Auschwitz que tous ces auteurs – Adorno, Horkheimer, Foucault, Arendt, Lacan, et bien d’autres encore – tentaient, chacun à sa manière, de rendre compte d’une forme nouvelle de perversion dérivant tout autant d’une autodestruction de la raison que d’une métamorphose très particulière de la relation à la Loi qui avait autorisé des hommes apparemment ordinaires à commettre, au nom de l’obéissance à une norme, le crime le plus monstrueux de toute l’histoire du genre humain » (p.134). La seconde Guerre Mondiale et le nazisme ont fait basculer l’humanité dans l’horreur et le constat est sans appel : chaque être humain porte en lui sa part obscure, le Mal absolu, et il est vain de tenter de rendre pathologique cette part de nous-même. « En réalité, ce qui frappe dans les témoignages des génocidaires nazis, c’est que l’effrayante normalité dont ils font preuve est bien le symptôme, non pas d’une perversion au sens clinique du terme (sexuelle, schizoïde ou autre), mais d’une adhésion à un système pervers qui synthétise, à lui tout seul, l’ensemble de toutes les perversions possibles » (p.139). « Le nazisme montre comment un État a pu se pervertir à force de travailler en sens contraire des idéaux des Lumières pour en arriver, au terme d’un enfermement dans le mal radical, à instrumentaliser la science afin d’anéantir l’humanité elle-même » (p.165). Le pervers du XXème siècle se dessine sous les traits d’un être dénué d’affects, inversant les rôles de victime et de bourreau, renversant la Loi et étatisant la sienne, un être qui se glisse, se dissout dans la normalité.

Dans son dernier chapitre, Élisabet Roudinesco s’intéresse au pervers d’aujourd’hui, héritier d’Auschwitz. Les relations que l’homme entretient avec l’animal révèle que cette part obscure de nous-mêmes ne peut se réduire à une part animale, à la bestialité. Car, « il n’est pas anodin de savoir que le mot « bestialité servit pendant des siècles à désigner, non pas simplement la férocité humaine – être une bête ou un être bestial -, mais la consommation d’un acte sexuel entre un humain et un animal » (p.173). Cette bestialité sera dans un premier temps appréciée sous sa forme festive et rituelle, puis condamnée comme un crime ou une hérésie par les religions monothéistes, enfin considérée comme une perversion et donc une pathologie par la sexologie avec sa multitude de facettes afin de masquer l’horreur de cette relation. Élisabeth Roudinesco dénonce l’idéologie perverse des anti-spécistes et particulièrement Singer qui en est le fondateur, idéologie qui en vient à prôner la zoophilie. « Si la question de la protection des animaux est devenue essentielle dans les débats contemporains sur l’écologie, celle de la zoophilie l’est tout autant dans l’élaboration du nouveau regard que nous portons sur l’animalité » (p.190).

Le XXème siècle inaugure la disparition du mot « perversion » (en 1987) qui est remplacé par la paraphilie dans laquelle tout être humain peut être classé. « La disparition du mot « perversion » du lexique de la psychiatrie a permis à la science médicale moderne de stigmatiser comme paraphile n’importe qui : aussi bien tout sujet ayant à répétition des fantasmes pervers (c’est-à-dire une bonne partie des habitants de la planète) que d’autres qui se livrent réellement à des pratiques sexuelles perverses (légales ou illégales) » (p.195). Incapables de définir la perversion ou les perversions, les sciences médicales modernes ont laissé le droit donner un nouveau visage à la perversion. « Dans ce contexte, les pervers ne sont donc plus regardés comme pervers, dès lors que la loi ne les définit pas comme dangereux pour la société et que leurs perversions demeurent privées » (p.202)

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Besoin d'un rendez-vous ?